BOB SEGER : « LIVE BULLET ». 1976

En 1976, Bob Seger est un rocker dont le nom est encore peu connu aux États Unis, sauf chez lui, à Detroit dans le Michigan, où c’est une star. Detroit, capitale mondiale de l’industrie automobile, est à cette époque une ville riche et prospère. Surnommée « Motor City », La scène Rock issue de cette ville aux moteurs sur puissants, vrombissants de bruits et de fureurs, est à son image, un savant mélange de force, d’énergie, de brutalité, d’explosivité. Les groupes se nomment The Stooges, MC5, Alice Cooper, Grand Funk Railroad, Ted Nugent, et Bob Seger. Detroit est également le berceau de la Soul Music avec son célèbre label Motown. Dans cette ville industrielle, les rockers ne font pas vraiment dans la demie mesure, la musique est une pulsation violente, qui envoie ses secousses à travers le monde, pour notre plus grand plaisir.

Bob Seger est né le 12 septembre 1945, dans la banlieue de Detroit. Il débute dans la musique en tant que chanteur, dans les années soixante, sa voix au timbre puissant et éraillée, colle parfaitement avec la musique Rock. Après plusieurs années, la formation de différents groupes, la parution d’albums sans réels grands succès, malgré de belles choses, Bob Seger, auteur-compositeur-interprète, pianiste et guitariste, fonde en 1974, le groupe qui va le suivre des années durant, le Silver Bullet Band, avec lequel il va franchir tous les échelons l’amenant à la gloire, et à la reconnaissance internationale. Sa musique est violente, sexuelle, agressive, mais elle peut être tendre, douce, passionnée et mélancolique. En 1976, Bob Seger & The Silver Bullet Band sortent un album qui va laisser sur le carreau les fans de Rock à travers le monde « Live Bullet » reste à ce jour, l’un des meilleurs disques live jamais sortis, à ranger au Panthéon des chefs d’œuvre du Rock.

Avec cet album enregistré en public, les 4 et 5 septembre 1975 au Cobo Hall de Detroit (seule ville où il arrive à remplir une salle), devant douze mille personnes déchainées, Bob Seger s’ouvre les portes longtemps fermées de la reconnaissance et de la gloire. Devant une audience quasiment hystérique, il interprète en les magnifiant, des titres de son dernier album studio « Beautiful Loser », ainsi que des titres plus anciens,  couvrants les dix années précédentes. Sans artifices, ni faux semblant, Seger et ses musiciens, laissent éclater leur talent, poussés par une foule électrisée, toute acquise à sa cause et à sa musique. Sur l’album quelques grandes reprises, « Nutbush City Limit » de Tina Turner, « I’ve Been Working » de Van Morrison, « Bo Diddley » de E. McDaniels, alias Bo Diddley et « Let It Rock » de E. Anderson, tout le reste est du Bob Seger pur jus. Durant quelques années, Seger fut comparé à Bruce Springsteen, tous les deux auteurs compositeurs interprètes, tous les deux américains, guitaristes et pianistes, mais comparaison qui ne mettait pas Seger sur le même pied d’égalité.

Petit anecdote amusante, en 1985, le réalisateur américain Peter Bogdanovich réalise le magnifique « MASK » avec Cher, Sam Elliott et Eric Stoltz.

Pour les besoins du film, Bogdanovich, dont le héros du film est un grand fan de Bruce Springsteen, demande à ce dernier l’autorisation d’utiliser sa musique pour la bande son du film, le Boss accepte, mais pour une somme que le studio Universal Pictures juge beaucoup trop importante. Du coup, la production se tourne vers la musique de Bob Seger beaucoup moins onéreuse.

C’est elle que l’on peut entendre dans le film. Il y a quelques années, Universal a ressorti une version remastérisée du film avec en bonus, la version comprenant la musique de Springsteen. Fin de la petite parenthèse cinématographique. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vais vous présenter les musiciens du Silver Bullet Band, guitares et vocaux Drew Abbott, saxophones et chœurs Alto Reed, claviers Robyn Robbins, basse et chœurs Chris Campbell, batterie et chœurs Charlie Allen Martin. Bon, allez, on se lance dans la fournaise du Cobo Hall de Detroit, en ce début du mois de septembre 1975. Après une introduction de Dan Carlysle, animateur de la station radio WWWW-FM « Vous êtes ici parce que vous voulez quelque chose de vrai, faisons venir Bob Seger & The Silver Bullet Band ».

Et ça part avec « Nutbush City Limit », c’est carré, puissant, Rock’N’Roll, dansant. La voix de Seger est grave, forte et éraillée, une vraie voix de rocker.

Pour chauffer un peu plus la salle, il s’adresse au public : « Comme je l’ai dit à tout le monde hier soir, je lisais le magazine Rolling Stone, ça disait que le public de Detroit était le plus grand public rock’n’roll au monde… » Après une courte pose, Seger reprend « Je m’suis dit à moi même, merde, je le sais depuis dix ans ». La foule adore et hurle de plus belle. La version est ramassée et envoie du lourd, le groupe est bien en place, ça swingue, ça groove, c’est que du bonheur, un début de concert de haut niveau. « Travelin’ Man », après un début où la voix est en avant, soutenue par la basse, l’orgue et la charley, le groupe fait son entrée, bulldozer terrifiant et Rock’N’Roll pour une succession d’ambiances,

de tempos différents, marqué de nombreux breaks, encore un grand titre, pour un grand groupe, et un guitariste présent quand il le faut. Le morceau s’enchaine au suivant « Beautiful Loser », sur un tempo médium, chaloupé, bien Rock.

À écouter très fort au volant d’une voiture, vitres ouvertes, sous un beau soleil d’été.

« Jody Girl » continue dans un esprit similaire, mais sur une ligne plus douce, plus mélancolique, plus lente.

La voix est magnifique, et se marie à merveille avec la musique dans cette belle chanson d’amour sur le temps qui passe  » … Qu’est il arrivé à ce garçon fou, Avec cette étincelle d’amour dans les yeux, Qui t’apportait des fleurs chaque jour… » Retour aux choses sérieuses avec « I’ve Been Working » de Van Morrison, gros Rock qui sent bon la Funk Music, où le saxophone fait sa première apparition. Seger s’approprie totalement le morceau, le rythme est très Soul et fortement épicé, mélangé au Rock, ça donne indéniablement un résultat fantastique.

Le prochain titre, est un de mes morceaux préférés, une chanson sur la vie des musiciens sur la route, « Turn The Page » reprit par Metallica en 1998, sur l’album « Garage Inc » est un des titres les plus doux et lent de l’album, avec un saxophone déchirant de tristesse et de mélancolie.

« Sur une longue autoroute perdue en Omaha, Tu peux entendre le chant monotone des poids-lourds, Tu penses à la femme ou à la fille que tu as connu la nuit dernière, Mais comme d’habitude tes pensées disparaîtront bientôt… » Un peu plus loin dans le morceau

 « Je m’en vais, je tourne la page, Ooh, dehors sous la lumière des projecteurs, tu t’évades à un million de miles, Tu donnes tout ce que tu as, La sueur coule de ton corps comme la musique que tu joues, ouais, Tard le soir, tu reste éveillé dans ton lit, De nouveau sur la route, Avec l’écho des amplificateurs qui résonne encore dans ta tête, Tu fumes la dernière cigarette de la journée, te rappelant ce qu’elle a dit, Ouais, Et me voilà, toujours sur la route… » Ce morceau est vraiment magnifique, et la version donnée ce soir là est superbe. « U.M.C. » (classe moyenne supérieure) est un shuffle, souple, sinueux, au groove imparable. Il va servir de passage entre la première et la seconde partie du show.

À ce moment du concert, où va débuter la seconde partie, Seger passe à la vitesse supérieure, il ne faut pas oublier que nous sommes à Detroit, et ici on aime quand ça bouge, quand ça va vite, quand ça transpire, il est temps d’enclencher le turbo. Après des titres au tempo plutôt médium, le Silver Bullet Band et Bob Seger, ouvrent les portes de l’enfer avec des rythmes beaucoup plus puissants, on entre de plein pied dans la zone rouge, la zone incandescente, celle qui brule tout sur son passage. Ça commence avec l’énorme « Bo Diddley » et son riff de guitare en intro. Orgue et guitares se donnent le beau rôle,

une batterie binaire insuffle un tempo bien carré, et un saxophone vient enrichir l’image musicale. Ce titre est un rouleau compresseur, la machine est bien huilée, et ça tourne au quart de poil, le groove est puissant et donne envie de bouger. « Ramblin’ Gamblin’ Man » tout premier hit de Seger, ne fait pas retomber la sauce, bien au contraire, elle continue de monter.

La tension grimpe de plus en plus, le choix des morceaux est absolument imparable, Seger fait grimper un peu plus le thermomètre à chaque chansons.

« Heavy Music » et son intro à la basse, Seger parle à son public « …Levez vos mains maintenant, faites moi entendre Detroit Michigan faire du bruit, levez vos mains… » Le public est en joie, et hurle son bonheur, et ce n’est pas fini, Seger continue, et annonce une nouvelle qui va faire hurler le Cobo Hall, « …Ok le public, on a sorti la console d’enregistrement seize pistes ce soir, si vous chantez un peu avec moi, je ne vous le garantis pas, mais vous pourriez vous retrouver sur l’album…Chantez avec nous ». Et le public n’est pas en reste,

ça tape dans ses mains, ça danse, ça crie, ça vie quoi, alors que le tempo devient de plus en plus rapide, il emporte toute l’adhésion de la foule. « Katmandu » autre bombe colossale, énorme Rock’N’Roll solaire, « Je suis fatigué de regarder les infos, Je suis fatigué de conduire violemment, et de rembourser mes dettes, J’ai compris Bébé que je n’ai rien à perdre, Je suis fatigué d’être triste, C’est pour cela que je vais à Katmandu… »

guitare hurlante crachant ses notes, saxophone endiablé, et la voix de Seger qui arrache tout.

Un des sommets de l’album, le genre de titre que l’on souhaiterait qu’il dure trente minutes, tant il fait du bien au cœur et aux oreilles. « Katmandu » est également le dernier morceau avant le rappel, on retrouve à la fin du morceau durant les applaudissements, notre présentateur du début qui invective le public pour qu’il fasse du bruit afin de faire revenir le groupe, et quelques instants plus tard, il annonce de nouveau Bob Seger & The Silver Bullet BandSeger lance « Detroit Michigan, la maison du Rock’N’Roll » et ça repart avec « Lookin’ Back » sous les cris de la foule. Tempo médium d’abord, histoire de monter graduellement jusque dans la stratosphère.

L’accélération commence dès le morceau suivant « Get Out Of Denver », et son piano bastringue, sa guitare qui s’envole, la voix de Seger toujours aussi belle et forte qu’au début du concert.

Les chorus se suivent, s’enchainent, portés par une section rythmique sans faille, qui assure un superbe boulot.

C’est maintenant l’heure du dernier morceau de l’album, le plus long, plus de huit minutes de folie « Let It Rock ». Tous les qualificatifs sont permis, et surtout justifiés, car la version jouée lors de ce concert est tout simplement monstrueuse, la machine Silver Bullet Band est lancée sur les rails, telle une locomotive de l’enfer, soufflante et crachant un gigantesque panache de fumée.

Seger profite de ce morceau pour présenter les musiciens du groupe avant un chorus de guitare endiablé. On en souhaiterait tellement plus, hélas toutes les choses, bonnes ou mauvaises ont une fin, et cet album live se termine sur les hurlements de la foule du Cobo Hall de Detroit. Que dire d’autre de cet album dantesque, que les musiciens sont au top, que le choix des morceaux est idéal, que la pression y monte un peu plus à chaque titre, que Seger chante d’une voix parfaite, que la qualité de l’enregistrement est très bonne, même si elle date de 1976, il y a quarante quatre ans, que le feeling transpire dans chaque morceau, dans chaque ligne musicale. Seger a mis dans ce disque son cœur et ses tripes, sa sueur, sa sauvagerie et ses larmes, c’est ce qui le rend si unique, si essentiel, si vital.

Le magazine Rolling Stone a classé l’album 10ème dans la liste des plus grands album live de tous les temps. Notre Johnny national, outre le fait d’avoir repris en français quelques chansons de son vaste catalogue, lui a également pris quelques « trucs » scéniques. J’y reviendrais plus tard. Bob Seger & The Silver Bullet Band ont tirés ce soir là, des balles d’argent vers les étoiles, pour y créer une nouvelle constellation, illuminant à tout jamais le monde du Rock, d’un nouvel éclat incandescent et éternel. Bob Seger et son groupe remettrons le couvert pour un second double album live en 1981, « Nine Tonight » mais ça, c’est une autre histoire que je vous raconterais très bientôt…

PS. Petite information « people », Bob Seger est âgé de soixante quinze ans, et sa fortune est estimée à 45 millions de dollars.

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