CONFERENCE « LES MUSIQUES DE CHRISTIAN VANDER » 2005

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Photo de Ph. RICHARD.

Il y a quelques années, on avait demandé à mon ami Robert « Issehn » de faire une sorte de débat autour la Musique de Christian Vander, et de ses influences, il avait répondu d’accord mais si Jean Claude « Papyblues » le fait avec moi. Du coup le 3 décembre 2005 à Floirac, dans la Bibliothèque Roland Barthes, nous avons organisé avec Patrick Duval, Directeur de Musiques de Nuit, du Rocher de Palmer à Cenon, une Conférence sur « Les Musiques de Christian Vander », comme en plus, le groupe était resté plusieurs jours sur Bordeaux, pour « Les Voix », un master Class. Nous avons eu le temps de préparer un petit topo, devant une trentaine de personnes à peu près. En voici une partie de la transcription. Pour ceux qui ne l’aurait pas encore lu sur le site de Robert « Magma Web Press Book » , site officiel de la musique de Christian Vander et de Magma en dehors de Seventh Records.

Un peu avant on avait en fond musical Wurdah Ïtah, pour mettre les spectateurs dans l’ambiance…

Patrick Duval : Cette rencontre s’inscrit dans le parcours qu’on a voulu faire autour de la musique de Christian Vander, avec hier soir une masterclass à l’école de musique, qui s’est prolongée, et puis donc aujourd’hui, cette rencontre dans la bibliothèque pour parler de la musique de Magma. Et surtout des musiques qui ont influencé Christian Vander. Nous avons ici deux spécialistes de Magma qui vont intervenir. Et Christian Vander va nous rejoindre d’ici un quart d’heure vingt minutes, pour nous parler de ces musiques très diverses qui l’ont influencées dans sa vie de musicien, pour parler aussi peut-être de son parcours, totalement hors normes et en marge de tout circuit commercial et musical, qui fait qu’aujourd’hui, plus de trente cinq ans après, cette musique est toujours là et touche plusieurs générations. On a pu le constater, aussi bien pendant la masterclass, que lors des différents concerts. Je pense aux trois soirées autour des musiques de Magma qu’on a organisées en début d’année, en club et à la Rock school Barbey, où on a pu voir effectivement que c’était une musique qui touchait plusieurs générations. Il y a des explications à ça, qui tiennent aux influences de cette musique à la fois inclassable, intemporelle… enfin je pense qu’ici on est à peu près tous convaincus. Donc Robert, je te passe la parole, tu vas démarrer en attendant que Christian arrive.

Robert : Bonjour et bienvenue dans l’univers de la Zeuhl.
On vous a laissé quelques minutes à l’écoute de la musique de Magma pour vous imprégner un peu de l’ambiance. Pour nombre d’entre vous je pense que cette musique ne vous est pas inconnue, mais d’autres ne la connaissent peut être pas. On va donc essayer de la définir quelque peu. Il faut savoir qu’il y en a qui viennent de très loin pour écouter la musique de Christian Vander, de la France entière, voire du monte entier pour assister à des concerts car c’est une musique qui ne laisse jamais indifférent. Soit on aime, soit on déteste, mais ce n’est jamais en demie mesure. Elle soulève plutôt des passions en général. Parfois on peut vouloir la fuir car elle peut paraître violente, nous renvoyant souvent notre propre image, mais quand on arrive en s’en pénétrer totalement, c’est à vie, à mort et après comme le dit souvent Christian Vander ; on devient alors comme possédé par cette musique.

Alors comment définir la musique de Magma, la musique de Christian Vander ; on a tous été confrontés un jour, à essayer de la définir pour en parler à des amis, des proches : comment parler de la musique de Magma. C’est vraiment pas évident car elle échappe à toute tentative de classement. Dans le pressbook de Magma, j’ai retrouvé un article qui me semble assez proche de ce que je ressens à écouter cette musique. Cet auteur disait « créée en 1969, le groupe évoque d’emblée une forge embrasée où se fondent des alliages les plus incandescents entre jazz, rock et écriture classique. Habité d’une force créatrice extraordinaire, Vander compose en quelques années l’essentiel de ce qui va constituer le corpus de Magma à savoir de longues suites oscillants entre la fresque visionnaire et l’opéra barbare habité par un lyrisme exacerbé et mettant en avant clavier, section rythmique et ensemble chorale ». C’est également ma manière de percevoir cette musique tout en comprenant qu’elle puisse l’être différemment.

Pour nous Magma est une musique de toute manière intemporelle, qui défie le temps et qu’on écoutera dans les siècles et les générations qui viendront. Elle n’est absolument pas attachées aux modes, et Magma c’est avant tout un son défini comme Zeuhl. Ce terme est un nom Kobaïen, qui représente la musique de Magma et l’inclus en même temps. Comme le dit Christian, c’est l’état vibratoire intégré cosmiquement aux choses et aux êtres. J’espère qu’il nous en parlera toute à l’heure.

Jean Claude : a dire comme ça, c’est un peu obscur.

Robert : c’est évident, et il faudra le titiller, le faire parler pour qu’il nous explique véritablement sa conception de la Zeuhl. Christian Vander a aussi crée un langage s’articulant autour de sa musique, la complétant et la prolongeant. C’est le Kobaïen. Au départ ce sont des sons, des mots-sons comme il le définit lui-même, qui lui sont venus tout naturellement, parallèlement à la composition. Et le premier qu’il a inventé c’est Kobaïa, avec toute la cosmogonie qui s’y est ensuite rattachée. Mais je tiens à préciser des éléments qui me semblent essentielles quant à sa manière de composer. Il en a parlé récemment dans une interview. Il y a tout d’abord la musique du quotidien pour lui. Pour simplifier on dira que ce sont les états d’âme, le ressenti par rapport à un paysage, une atmosphère, un état dans lequel on se trouve à ce moment là. C’est une première partie de Magma. Et l’autre musique, c’est celle qui vient soudainement lorsqu’on ne s’y attend pas. Il faut être prêt à la recevoir quand elle se présente. Elle n’appartient ni à la vie de Christian Vander, ni à son quotidien. Dans ces moments précis on pourrait dire que Christian Vander capte une musique, un souffle de l’Univers, un Univers en marche qui broie tout sur son passage. Il est sur d’autres plans de conscience. J’établis souvent un parallèle avec un auteur que j’aime bien, un auteur fantastique qui s’appelait Howard Philip Lovecraft qui lui aussi écrivait dans des états seconds en pleine nuit ; et quand il reprenait conscience le matin il découvrait ce qu’il avait écrit. Christian compose souvent de cette manière, il se met au piano et en certaines occasions, la musique lui arrive spontanément, avec parfois des paroles kobaïennes, sans qu’il maîtrise quoi que ce soit, simplement en étant disponible. Rappelons qu’il est du signe des « Poissons », signe qui dispose plus que les autres, à être réceptif à toutes sortes de vibrations subtiles. On peut sire que toutes ses œuvres majeures, ses grandes pièces, sa trilogie, ont été composées en grande part dans ces états de conscience particuliers, dans ces moments où il capte d’autres vibrations.

Autre élément important autour de la musique de Magma, c’est la fréquentation des concerts. Il n’est pas rare de voir des personnes qui viennent de très loin, qui traversent le pays entier, voire qui viennent de l’étranger à chacun de leurs concerts. Certains même seront capables d’assister à plusieurs concerts de suite. Pourquoi ? Au cours de ces concerts justement, il se passe quelque chose de complètement indéfinissable qu’on ne perçoit pas à la simple écoute d’un CD. C’est presque palpable pour peu que l’on soit réceptif à ce moment là. Pratiquement un rite initiatique, presque participer à un culte païen, au delà du bien et du mal. J’exagère peut être un peu, mais c’est comme si toutes les forces de l’Univers sont en présence à ce moment précis, dans cette salle de concert, mises en marche par les musiciens de la Zeuhl. On est alors baigné dans cette océan de vibrations et on a qu’une envie, c’est que ça se prolonge éternellement. Dernièrement en Février Magma était trois jours à Bordeaux puis dans la foulée trois jours à Cap découverte prés de Carmaux ; je me suis aligné ces six concerts sans aucune lassitude ni écœurement. Bien sûr il faut savoir être disponible, se mettre en condition mentale propice, ne pas se sentir préoccupé par des problèmes privés qui nous déconnecterons de l’écoute, comme des parasites interférant la perception. J’aime aussi si les conditions le permettent, arriver à jeun afin que le corps soit tout à fait réceptif. Pas besoin non plus de « béquilles » hallucinogènes, de fumer quoi que ce soit. Mais chacun sa méthode.

Je pourrais dire que selon mon ressenti, tous les forces terrestres, telluriques, tous les courants cosmiques, spirituels, nous conduisent vers des mondes au delà de la musique de Magma. Il d’ailleurs amusant de remarquer que dans les quelques paroles en français qui apparaissent de ci delà, il est question « des musiciens du bord du monde »… ça représente très bien ces musiciens à cheval sur deux mondes qui nous permettent de percevoir justement ces vibrations qui viennent d’ailleurs.

Bon, Jean Claude je te laisse la parole pour nous parler des influences de la musique de Christian Vander
Jean-Claude Wojazer : Pour moi, parler de la musique de Magma, c’est un peu comme vous parler d’une planète qui serait assez proche de nous, et en même temps assez loin, une planète un peu sœur, qui serait le négatif de la terre, ou le positif de la terre… le bien et le mal inversés… Ça serait à la fois cette vision de la musique comme un monde nouveau et en même temps un monde antique, quelque chose de neuf et quelque chose d’habituel. Ça serait un peu comme si on avançait sur un chemin et qu’en fin de compte on s’aperçoive, en avançant sur ce chemin, qu’on le connaissait déjà. C’est comme si, on va dire dans une vie antérieure, on avait déjà marché sur ses propres pas. Cette musique nous ramène à quelque chose qu’on aurait peut-être pu vivre avant. C’est comme ça que je la ressens.
Alors il est certain que dans la musique de Christian, il y a des sons, il y a des sonorités qui reviennent de manière récurrente, donc on peut dire qu’on peut y trouver des influences, même si au départ, je trouve que le mot « influence », pour parler de la musique de Christian, ça a quelque chose de réducteur, parce que dans « influence » on peut sous-entendre un peu « plagiat ». Alors que c’est vraiment pas ça. Je pense que c’est plus au niveau de l’inconscient que ça se passe. Puisque comme le disait d’ailleurs Robert, Christian, la musique, ce n’est pas lui qui la compose. À un moment, il est dans un tel état d’esprit que la musique arrive à lui. Il est récepteur. Il reçoit la musique, on va dire des forces vives de l’univers, puisque c’est la « zeuhl », la musique des forces de l’univers. Il reçoit cette musique, et il la retranscrit. Mais au départ il n’est que récepteur. Ce n’est pas quelque chose qu’il provoque, c’est quelque chose qu’il reçoit.

Alors je pense que parmi vous tout le monde connaît Magma, ou a au moins écouté une fois Magma. Il y a des gens qui ne connaissent pas du tout Magma ?

Public :
-Non.

Jean Claude :
-Bon bah ça va, c’est déjà une bonne chose.

Donc pour ce qui est des influences, il y a des noms qui immanquablement viennent à l’esprit tout de suite quand on écoute les grandes œuvres de Christian. Quand je parle des grandes œuvres, je parle des morceaux qui durent une cinquantaine de minutes, des fresques sonores. Et si on écoute ce que tu avais mis tout à l’heure, je crois que c’était « Wurdah Itah », si on écoute « Mekanik Kommandoh », il y a des sons qui nous reviennent et on se dit : tiens, c’est vrai qu’on a l’impression d’entendre par moment des phrases de Stravinsky… on se dit : tiens le Sacre du Printemps ou les Noces de Stravinsky, là, des thèmes d’Europe de l’Est. Il est certain que quand on écoute, il y a des moments qui ne peuvent pas ne pas rappeler Stravinsky. Donc on peut penser aussi que Stravinsky est une influence de Christian dans le sens où c’est une musique qu’il reçoit. Donc la musique qu’on reçoit, c’est comme le chemin que je vous disais tout à l’heure, c’est peut-être quelque chose qu’on a déjà entendu et qui nous revient inconsciemment, et que l’on retranscrit. D’ailleurs il ne faut pas oublier que dans les années 76/78, Christian avait écrit un petit morceau qui s’appelait « Titilbon », qui avait été influencé par une œuvre de Stravinsky.

Ensuite, il est certain que l’autre nom qui revient quand on écoute Magma, c’est Carl Orff. « Carmina Burana », quand on écoute la première fois, on se dit : c’est sûr, qu’il y a des choses. Par moment, c’est pas du copié-collé, mais on a vraiment l’impression d’entendre des réminiscences, d’entendre des phrases, des rythmiques que l’on entend dans « Carmina Burana ». Alors curieusement, d’après ce que nous a dit Christian pendant la masterclass, il n’a découvert Carl Orff qu’assez tard, une fois qu’il avait déjà composé une partie de ses œuvres. Donc on serait enclin à penser que c’est vraiment quelque chose de subconscient et que chacun amène à ce moment-là, une partie de son « moi » pour créer une oeuvre personnelle.

Sinon, dans les influences que l’on retrouve dans la musique de Magma, il y a également quelqu’un comme Gustave Holst, je ne sais pas si vous connaissez, qui a écrit « Les Planètes ». Et sur certaines planètes, on retrouve l’esprit de la musique de C.V. Gustave Holst est un musicien du début du siècle, qui est surtout connu pour « Les Planètes » et on peut dire que c’est un musicien qui a été, là par contre, vraiment pompé par tous les grands compositeurs de musiques de films actuels, style John Williams et tous ces gens-là. C’est vraiment, on peut le dire, l’instigateur de la musique de film du vingtième siècle.

Et sinon, pour ce qui est de Christian, on peut dire également que Bach est quelqu’un qui l’a beaucoup influencé. Dans le sens où tout le canevas rythmique de chez Bach, on le retrouve aussi bien dans les oeuvres courtes que dans les grandes œuvres longues comme « Mekanik », « Wurdah Itah ». C’est ce rythme en boucle qui revient sans cesse dans la musique de Bach que l’on retrouve chez Christian, ce retour de musique en boucle qui lui donne ce côté hypnotique et peut-être aussi un peu intemporel.

Je trouve aussi, quand j’écoute Christian, des phrases Béla Bartok, au niveau de l’angoisse de la musique. Parce que je pense que Christian est peut-être quelqu’un d’angoissé, même si c’est toujours un grand enfant, et qu’il le sera toujours, ça reste un enfant et comme tous les enfants, il a des angoisses. Et on retrouve ses angoisses dans la musique. Et ces phrases musicales angoissantes qu’on retrouve chez Magma, on arrive à les entendre chez Bela Bartok.

Ensuite, je ne sais pas si vous connaissez un compositeur Polonais qui s’appelle Henryk Gorecki, qui est un compositeur contemporain, qui a écrit pas mal de musiques religieuses et qui a écrit il y a environ huit ans une Symphonie pour Grand Orchestre et Voix de Femmes (mezzo soprano), et là aussi on retrouve pas mal de choses de l’univers de Christian, avec une musique assez incantatoire, une musique cyclique, une musique hypnotique, et c’est un peu tout ça également la musique de Christian Vander.

Et d’un autre côté, à part tout ce côté de pan de musiques contemporaines ou classique entre guillemets, on ne peut pas en écoutant Magma ne pas penser à la musique noire Américaine. Des gens comme James Brown, Sam & Dave, Otis Redding, Marvin Gay. Ce sont des gens que d’abord Christian a écouté en étant jeune, donc automatiquement ce sont des gens qui ont influencé son écriture quelque part. Ce sont des gens qu’il a joué également, parce que Christian, avant la création de Magma était au départ un batteur de jazz et jouait avec pas mal de pointure de jazz. À l’époque on l’appelait « le twister », parce que c’était vraiment déjà quelqu’un qui avait une rythmique très mouvante et des combinaisons de rythmes bien à lui.

Donc la musique noire américaine très importante, et une personne qui est importante aussi pour Christian Vander même si au départ on se demande pourquoi parce que c’est un canevas qui est complètement à part, mais je pense que ça c’est l’apport de la position de la voix sur la musique, c’est Frank Sinatra. Sinatra, que Christian Vander aimait beaucoup. Et, effectivement quand on écoute les disques de Sinatra, il y a un posé de la voix sur la musique qui est assez phénoménal. Il y a peu de chanteurs, on va dire de variété, blues, swing, qui ont ce posé de voix sur la musique comme Sinatra. Et ça c’est un posé de voix que l’on retrouve dans les chœurs et les harmonies vocales de Christian.

Et donc, le jazz. Christian joue de toute façon du jazz parallèlement à Magma. Il y a le trio, le quintet Alien, qui lui est plus spécifiquement tourné vers un Jazz-rock-fusion plus ancré dans les années 70/80, avec des reprises de morceaux de Ian Hammer, de Tony Williams, de Billy Cobham, de Weather Report, des gens comme ça.

On ne peut pas non plus ne pas donner le rock comme influence de Christian, parce qu’il est certain qu’il y a des choses qui sont passées dans le monde du rock qui ont certainement influencé sa musique. Si on prend un groupe comme « Les Doors », par exemple. On sent que Magma, et donc Christian Vander par lui-même, a écouté les Doors. Et d’ailleurs en 1976 Christian Vander avait créé un morceau qui s’appelait « Morrison in the storm » qui était dédié à Morrison, et surtout que Christian avait créé parce que, dans le dernier album des Doors, l’air, la musique de « Riders on the Storm » lui a parlé, et lui a donc influencé ce morceau « Morrison in the Storm ».

Et de toute façon parler de Christian Vander sans parler de John Coltrane, c’est comme parler d’un bon vin de Bordeaux sans un beau verre pour le déguster, l’un ne va pas sans l’autre. Et même si pour beaucoup on n’arrive pas à voir quelle est l’influence majeure de Coltrane dans l’œuvre de Christian, je crois que, ne serait-ce que le fait que Coltrane ait été le déclencheur de la création de l’œuvre musicale de Magma, déjà, c’est une influence majeure. Sans l’œuvre de Coltrane, sans la vie et l’existence de Coltrane, peut-être que Christian serait fleuriste, on ne sait jamais. Peut-être qu’il n’aurait pas fait les œuvres qu’il a fait pour Magma, je suis sûr, comme il l’a dit lui-même, que s’il avait été fleuriste, il aurait proposé les plus belles fleurs qu’on puisse trouver au monde. Là c’est un batteur et un compositeur, et il essaie de créer la musique la plus belle et la plus vraie qui soit.

Sinon, je pense que de toute façon, tous autant qu’on est, on reçoit la musique de Christian chacun à notre manière. C’est une musique qui parle à notre imaginaire, à notre subconscient, et on la ressent différemment à certain moment. Mais c’est de toute façon une musique qui ne laisse pas indifférent. On ne peut pas moyennement aimer Magma. On est dans Magma ou on est complètement en dehors. C’est espèce de bulle. Comme une bulle de savon, sur laquelle on ne peut pas être à moitié dedans, à moitié dehors, parce que sinon elle pète. Soit on est dedans et on vit avec, soit on est dehors, et on la regarde comme quelque chose de très extérieur.

Voilà, pour moi, ça c’est la musique de Magma et je pense que ce sont une partie des influences qui ont certainement permis à Christian de développer cette création artistique et son génie.

Personne mieux que Christian Vander ne pourra répondre à des questions si questions il y a.

Du brouhaha… Christian Vander qui est arrivé voici 3 minutes s’installe

Jean Claude Wojazer :Avez vous des questions à poser à Christian ? As tu quelque chose à rajouter par rapport à ce qu’on a dit ?

Christian Vander : Ecoute, je n’ai rien à rajouter. J’ai eu un petit souci à l’hôtel, j’ai du changer de chambre au dernier moment ce qui explique mon retard.

JCW : On a parlé de tes influences, du moins les choses qui ont pu te traverser l’esprit à un moment ou du moins ensuite se retrouver dans ton univers musical. Des gens comme Stravinski, Bela Bartok, Gustav Holtz, Carl Orff, la musique de jazz afro américaine, et des courant un peu plus Rock comme les Doors, des choses comme ça, des tessitures de Voix comme Sinatra, pour le posé de la voix sur la musique…..

CV :Bon les Doors, entre parenthèse, ce que j’aimais chez eux, c’était cette obsession que je retrouvais chez eux, notamment sur Riders on the Storm. J’y trouvais cette obsession, que je cherchais dans Magma aussi, Je me disais, tient , il y a un point commun.

JCW :Je sais que tu avais aussi écouté un morceau des Cream qui t’avait bien plus, c’était I Feel Free

CV : Y a pas que ça, tout le disque Fresh Cream, très difficile à trouver d’ailleurs, je vous le cache pas, oui j’ai bien aimé ce disque… sur le tard, un ami me le faisait écouter, qui était fou de Clapton, moi je m’évertuais à lui faire écouter John Coltrane. Il me faisait écouter Clapton, et moi je disais au bout de 5 minutes, Clapton bon c’est bien gentil, mais au niveau de l’invention, c’est pas çà, écoute John, et il disait non c’est Clapton, c’est Clapton…. Plus tard j’ai appris que Clapton s’inspirait de John, hélas j’ai pas pu le dire à mon ami qui entre temps était parti….

JCW : Mais en fin de compte, il y a pas mal de musiciens, on va dire pseudo rock qui ont été influencé, qui ont rendu des hommages, Carlos Santana par exemple…

CV : En fait, par exemple ici, les gens qui jouent du rock an roll, écoutent essentiellement du Rock and roll, donc ils s’inspirent des musiciens rocks. Alors que les musiciens dont ils s’inspirent par contre écoutent d’autres choses plus éclectiques, comme de la musique classique par exemple, ils écoutent de tout.. C’est ce que j’expliquais à un musicien qui joue du Rock il y a peu de temps qui me disait je n’écoute que du rock, que du rock, et je lui disais oui le guitariste, le batteur, je ne sais qu’est ce, je suis certain qu’il écoute toutes les musiques possibles, c’est ce qui l’enrichit, même s’il décide lui de faire du rock. Il apprend quelque part des choses et les restituent. Il en fait une synthèse d’une certaine manière, ou pas, mais ça l’enrichit, ça lui ouvre l’esprit. Et ici hélas, on s’inspire d’une chose, mais au niveau de l’enrichissement, on se referme… je dirais. C’est dommage.
Ne parlons pas du Jazz, c’est pareil, le musicien de jazz n’écoute pas de soul musique, ça ne se fait pas ici. Ni soul, ni tamla Motown sauf je jazz d’Amérique du nord.

JCW : on est dans un pays qui est trop cloisonné ?

CV : Ça c’est ouvert un peu je dirais, mais c’est pas encore ça. Au départ c’était difficile de trouver des musiciens pour Magma justement. Soit on trouvait des musiciens de Rock, soit des musiciens de Jazz, soit des musiciens classique. Et on a du trouver des musiciens qui aimaient tout. Et on s’est retrouvé d’une certaine manière. Tous on aimait un à peu prés les mêmes choses en fait. On avait les même influences, les mêmes sources.

Question du Public : Ce soir vous allez jouer quelque chose de très jazz, et pour vous quelle est la préparation avant un concert, entre Magma et ce soir, dans quel état d’esprit êtes vous, quelles sont les conditions nécessaires pour vous, pour jouer cette musique différente ?

CV : De toute manière le répertoire est différent, donc on est obligé de travailler le répertoire, les thèmes en questions. Mais au niveau préparation, c’est la même chose. La préparation c’est d’être « en musique » en permanence, à chaque instant, maintenant ; je dis toujours quand je marche, quand je pose mon verre, je suis toujours dans la musique, il n’y a pas un moment où je n’y suis pas… même si je parle d’autre choses, même actuellement, je me prépare, marcher … toujours…..la même manière… toujours cet état de concentration pour la musique, déjà maintenant c’est…. même le soir, la nuit, j’ai du mal même à dormir, je rêve de rythme ou de choses…Baammm ( il ferme les yeux , bouge la tête) c’est terrible, c’est mon obsession….La musique…

QdP : Et pourtant ce qui est transmis est différent.

CV : Non, parce que c’est pas tout à fait comme çà qu’on pourrait dire. C’est pas la même musique c’est vrai, mais être en musique, çà veut dire ce que çà veut dire. On choisit de jouer ces thèmes parce que ça nous intéresse, à travers ces thèmes de se rapprocher du jazz d’une certaine manière. Surtout pour des gens qui ne pratiquent pas toujours le jazz. C’est pour çà qu’Alien avait été créé, même moi à cette époque là je m’étais éloigné des milieux du jazz, je jouais beaucoup sur de grandes scènes, très peu en clubs et très peu de jazz ; çà m’a permis de renouer avec en douceur… de m’approcher à nouveau avec des thèmes qui permettaient d’improviser sans que se soit aussi dramatique que la musique de John….aussi profonde, c’était plus léger, çà nous approchait du jazz d’une certaine manière d’un jazz plus libre, des structures plus souples . Donc c’était intéressant pour çà….Et il y a pas de différences, être dedans, l’écoute est aussi difficile d’une certaine manière… l’invention dans une musique plus pauvre, c’est très délicat … chaque phrasé doit être important de la même manière…Pour une musique entre guillemets plus riche, évidement tout semble partir plus vite… mais la difficulté reste la même…Pas faire de clichés…pas de redite…être là…devancé… pendant, après ; vous voyez ce que je veux dire…étirer, resserrer, retracter…çà sert le mouvement, c’est aussi passionnant…toujours…..Après il y a des musiques …bon….moi je peux dire quand même que la musique de Magma c’est celle qui me motive le plus, forcément c’est celle que je compose, c’est normal…Dans la musique de John Coltrane je m’y retrouve vraiment aussi… mais peut être pas à ce point là…il n’y a que lui qui puisse s’y trouver de toute manière…mais çà m’apprend énormément de choses, çà m’apprend à défricher encore et encore…des rythmes et les rythmes mènent de toute manière à la mélodie…plus on apprend de rythmes plus on s’enrichit mélodiquement, forcément puisqu’avec 3 notes on peut composer 50 mélodies si on a le sens du rythme…sinon on en fait une sur les temps… donc si plus rythmiquement on s’enrichit plus on peut composer avec peu de notes des choses…et après comme je dis si possibilité pourquoi pas une harmonie…vous comprenez…c’est le rythme… la mélodie qui découle directement du rythme et l’harmonie….. Des gens surchargent très souvent certaines compositions à outrances par manque de savoir rythmique, on le sent…C’est des couches et des couches d’épaisseurs harmoniques qui sont parfois fastidieuses… je dirai tordu moi…alors que c’est tellement simple de développer une belle mélodie, avec un bel accompagnement…avec un beau mouvement…çà parle on n’a presque besoin de rien… 2 notes ..une tierce çà fait…Aaaahhhh… vous voyez…. C’est mon idée…..

QdP : Puisque vous êtes toujours en musique, est ce que dans ces moments là vous avez des intentions différentes….. comment vous dire…. Dans le partage peut être avec tout le monde…..

CV : Oui… mais c’est une sensation…..éphémères….. Magma il y a une idée dans le prolongement des notes et dans la composition. On sait dès la 1ère mesure où on va. On sait pas comment va y aller, mais on connaît la progression. Donc il est très stimulant de jouer la première mesure à partir du moment où on sait que …AAAHHHH ça va nous amener bon … à l’infini… au cosmos…. pourquoi pas, mais quelque part, en tout cas, d’immense qu’on a créé on voit le chemin…. Que là on est un peu au coup par coup, je dirais…On est sur le terrain. Mais la dimension du thème, on ne la découvre qu’après…… On dit tient on va développer en 5 minutes ce thème là… on s’est un peu essoufflé, etc….Mais sur des thèmes qui ne disent pas beaucoup plus que ça, c’est une jolie mélodie, à découvrir, à développer. Quelque fois on va la développer en 5 minutes, quelque fois une demie heure si on a l’inspiration…. Ca tient à un cheveux vous savez. Que dans la musique de Magma, quoi qu’il arrive il y a cette structure, cette ossature et l’idée d’un certain prolongement, toujours soit une ascension, soit une descente, mais en tous cas, avancer on le sait, dès la 1ère mesure. Moi je me souviens, au premier moment où on a joué MK, sachant où ça allait, la 1ère mesure j’étais dans un état de transe. Les gens se demandaient mais qu’est ce qu’il a ? il joue un petit truc comme ça et il devient fou sur son instrument. Oui, parce que je pensais où m’emmenais le morceau, je pensai déjà à la dernière mesure déjà, j’y allai tout doucement; ça me mettais dans un état euphorique.

QdP : Comment vous avez choisi les musiciens comme Michel Graillier, Didier Lockwood qui après se sont révélés et qui n’étaient pas du tout connus ?

CV : Comment j’ai choisi.. ?? De toute façon aucun des musiciens étaient connus. Très souvent, les musiciens venaient me voir, à la fin d’un concert. Par exemple Didier était venu avec son frère Françis et m’avait dit je joue du violon, mon frère du piano, et si un jour tu cherches un violoniste. Je lui ait dit qu’on y pensera. Et quand on a reformé le groupe après le départ de Jannik et Michel Graillier, j’ai fait appel à Didier en me disant tient, il y avait ce violoniste qui m’avait laisser ses coordonnées avec son frère, et c’est ainsi que Didier est entré, tout simplement. Ainsi de suite. On s’est connu au travers des concerts, très souvent des gens qui aimaient la musique de Magma. Par exemple, j’ai appris que Jannik Top connaissait Magma, avant. Il était venu à des concerts. Je ne le savait pas, il ne me l’a pas dit. .je pensais qu’il ne connaissait pas cette musique…..Petit diablotin…… J’ai pas répondu peut être à la question ?

QdP : ….. Magma était une pépinière d’artiste…

CV : Vous savez, on a cherché des musiciens. De préférences de bons musiciens…..Après ils ont fait leur route… De toute manière pas facile…On a sélectionné des dizaines de musiciens pour trouver un pianiste qui pouvait jouer Köhntarkösz ; j’avais de gros problème après de départ de Bikialo, aucun pianiste ne comprenait le rythme de cette composition. C’était dramatique. J’ai essayé 10 ou 15 pianistes quand est arrivé Benoit, beaucoup plus jeune, 17 ans, 18 ans, je ne sais plus. Arrivé au piano je lui demandé tu peux me jouer ça ? Il a joué, je lui ait dit c’est bien, tu rentres demain. ça n’a pas été long! S’il comprend ça, on est sauvé ! Par contre la section était rigoureuse. Il m’est arrivé de travailler avec des amis sur des groupes de passage, des transitions. Mais on savait qu’on cherchait d’autres musiciens. Ce n’était pas suffisant et vraiment difficile. Par contre c’est certain qu’on a eu de la chance de rencontrer de très bons musiciens. Après ils ont fait leur chemin. Certains reviennent, comme Benoît dans le cadre de cette musique Alien. On peut voir aussi Klaus qui récemment a fait des concerts avec nous. Jannik même est venu.

JCW : Mais c’est vrai comme l’a dit monsieur, on t’a souvent comparé à des gens comme John Mayal qui avait découvert des gens comme Eric Clapton, ou Art Blakey ou Miles Davis qui en leur sein ont pris des musiciens qui étaient des musiciens en devenir. C’est une chose qui était nouvelle en France.

CV : Il se trouve que….. oui, c’était simple…. Quand on a commencé Magma on pensait à vie à mort…. C’est à dire le groupe pour toujours ……et un jour Claude Engel est parti, a quitté le groupe et çà a été …..très difficile….une personne comme çà avec ses qualités c’était…..on a eu du mal à s’en remettre du départ de Claude Engel ; c’était un guitariste…… Moi je pensais qu’on était parti pour toujours….. et des musiciens partaient…ils avaient besoin de faire autre choses au bout d’un moment….et il fallait que je trouve absolument…..Moi j’ai pas cherché…. Je n’ai pas découvert les bons musiciens pour jouer dans Magma….. Peut être Miles disait tiens j’ai repéré ce batteur, dès qu’untel l’aura viré entre guillemets je prendrai celui-là…..moi çà n’est pas mon cas….C’est les gars qui sont partis et très souvent faut pas croire que c’était pour des problèmes intérieurs…. On a dit… moi je veux préciser juste çà, les gens on dit y avait des soucis,, c’était dur les répétitions…c’est faux… aucune personne pourra dire çà…… c’était plutôt relax bon on était exigeant comme on devait l’être…par contre c’est les tournées qui ont usé…voilà faut le dire…….On partait à deux voitures, on arrivait il y avait deux groupes. Il y en avait un des deux qui était viré, forcement parce que les gars se montaient toute une histoire « ils ont pris la meilleure voiture, ils ont dormi dans une chambre qui était meilleure, l’hôtel était meilleur… ». Ce que je veux faire comprendre, c’est qu’il faut s’imaginer les conditions de tournées de Magma, ça n’a pas aidé, ça a usé. Jannick me disait lors d’une tournée en Angleterre, je me rappellerai toujours, c’était une ville qui s’appelle Slow (rires), le tempo il a fait ça, « je n’ai même plus la force de lever le pied pour battre la mesure ». Il battait toujours la mesure avec son pied et il ne pouvait plus lever le pied, tellement il était fatigué. On ne peut pas s’imaginer. Il n’y avait pas d’autoroutes, on traversait la France en diagonale Calais/ Nice pourquoi pas…on tournait dans le dépit du bon sens enfin bon…on faisait tout ! Et ces artistes l’ont fait mais ils se sont usés. Moi j’ai été tué mais un petit peu plus tard. En 76 j’ai eu un coup de fatigue et il ne fallait pas, parce qu’on partait sur une tournée extraordinaire en Europe qui sans doute a été la consécration de tout ce travail. Là j’ai craqué, je n’en pouvais plus. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait sur le moment, une sorte de dépression mais c’était la fatigue qui devait jouer.

Les voyages étaient tellement difficiles, on avait du mal à récupérer d’un jour à l’autre des tournées de 25 concerts avec cette énergie là. Chaque soir un concert, on sentait le décalage s’effectuer au fil du temps. Musculairement à deux heures de l’après midi je commençais à me sentir mieux. Je me réchauffais dans l’après midi et le soir je pouvais à nouveau donner. Progressivement, à huit heures du soir, je me sentais à nouveau un peu mieux, je me chauffais un peu et je me disais « bon allons y ». Et les derniers temps, au moment du concert j’étais dans le même état de fatigue que quand j’avais quitté la batterie la veille. Il m’est arrivé parfois, peut être plus tard de me dire « Bon, il va falloir bien canaliser l’énergie pour grimper de cette manière ». L’idéal c’est quand tout le groupe est dans le même état, sinon, on sent tout de suite un déphasage. Et dans un groupe, comme son nom l’indique, qui est un peu comme un seul homme, on sent tout de suite si il y a une faiblesse quelque part. On se connaît, on sent tout de suite qu’il y a un souci et que l’équilibre ne se fait pas tout à fait. J’ai un souvenir d’un concert durant lequel j’avais 40 de fièvre et là, je n’ai pas pu mettre l’énergie que j’ai voulu. C’était à Castres, au milieu des années 70 je ne sais plus…

Intervention public : 78 (rires)

Christian Vander : (rires) 78, ok ! C’est pour ça que je n’ai pas peur des enregistrements pirates. Je sais que dans chaque concert l’énergie a été distribuée. Après ça, la restitution, on ne sait pas comment elle est perçue, mais ça ne m’angoisse pas. Tant pis j’ai confiance, je ne me demande pas comment on a joué ce soir là, je me dis qu’on a sûrement tout donné en tout cas et c’est ça qui compte…

QdP : A propos de la présence (et de l’absence) de cuivres dans la musique de Magma :

CV : Avec les cuivres, ou les soufflants, c’est assez compliqué. Ils ne viennent jamais en répétition, ils sont en clan en général, un jour ils peuvent venir deux heures ou ils doivent rentrer pour huit heures pour je ne sais quelle raison, la soupe va être froide (rires). En tout cas, c’est très difficile de les capter. En plus de ça, ils ont dans ce pays, un retard énorme rythmiquement. On a eu de gros souci par rapport à ça. Pour moi la formation Magma idéale serait : 5 trompettes, 3 trombones basses, c’est déjà basique. C’est tellement beau les cuivres, c’est magique. Mon rêve c’était: faire un concert, de deux heures, un beau concert, les gens rappellent, soudainement un 2ème rideau s’ouvre et là un immense orchestre, cuivres timbalier, chorales, j’ai pensé à ça pour faire un petit rappel. Cette 2ème scène qui s’ouvrirait serait mon rêve, ça serait magnifique. Moi je suis fou des cuivres et Magma manque de ça…Je n’entends que ça. Mais il faut trouver les musiciens…Pour l’enregistrement de Merci qui ne me semblait pas difficile, les musiciens ont mis des heures. Pour rentrer dans les détails sordides, on avait un budget de 30000 francs pour les cuivres sur trois jours. En trois jours, seulement 15 notes étaient enregistrées alors que nous avions au moins 3 morceaux importants à faire. Ils n’avaient même pas fait la moitié du premier morceau.
Le tromboniste, honteux de ce qu’il avait enregistré, est revenu après les heures de séances pour refaire ses prises en cachette. Le saxophoniste m’a dit : « Il y a des triples croches, j’aime bien on va s’amuser ». En effet, on s’est bien amusé. (rires). Tandis que je lui faisais refaire sa partie, au moins une bonne vingtaine de fois de suite, où il devait faire un « pap » et où cela donnait des « pe… » n’importe où mais pas où il fallait, il m’a dit : « on ne peut pas jouer cette pêche avec l’inertie de l’instrument, il faut y penser ». Moi, je pensais à John (Coltrane). Je lui ai alors proposé de passer la bande dans la cabine d’écoute où il n’y avait pas d’inertie, puis lui ai demandé de taper avec un crayon à chaque moment où il devait jouer. Après m’avoir regardé, il est retourné s’asseoir. Ils ont recommencé à jouer pendant 3 h et puis ils ont été boire un café pour se donner la pêche. Après, ils n’ont rajouté que deux notes. Il a donc fallu que je demande de l’aide auprès d’autres amis. Au final, c’est un polonais je crois, qui a refait toutes les parties de trompettes. Par contre, nous n’avons malheureusement pas pu finaliser l’enregistrement car il devait partir en voyage de noce avec sa femme à minuit. Si vous avez le disque, écoutez les parties de trompettes de la dernière partie, la transition est audible, soudainement les trompettes s’arrêtent et on entend les anciennes. Ça tient à peu de choses. On est peu de choses.

QdP : Est ce que vous avez l’intention de continuer à jouer avec les cuivres qui vous ont accompagné pendant la première semaine des concerts au Triton ?

CV : J’ai trouvé que c’était une très bonne équipe. Alors qu’avec le premier groupe Magma la mise en place de ces fameux riffs avait été très longue, car nous nous trompions souvent, eux connaissaient parfaitement les morceaux.

QdP : Au départ c’est les frères Guillards qui devaient jouer ?

Christian Vander : Oui (rires).

QdP: Vous avez mis combien de temps pour remonter le premier set de…

CV : Nous avions environ trois jours de répétition pour chaque groupe, ce qui était peu, mais nous nous en sommes bien sortis.

QdP : Mekanïk vous l’avez crée à Bordeaux, ou vous l’aviez déjà trouvé avant ?

CV: J’ai composé Mekanïk à Bordeaux au début de l’année 1971. C’est une création pour Bordeaux avec des choristes qui étaient censés enregistrer avec nous par la suite. Hélas, sur 30 personnes nous en avons sélectionné une quinzaine au départ, puis seulement 3 ou 4 au final. Nous avons été confrontés à des problèmes rythmiques. Les musiciens étaient trop habitués à être dirigés, ils n’avaient pas le sens de ces musiques qui tournent sur des mesures composées, sur des rebonds. C’est à cause de ces problèmes là que nous nous lançons très peu dans du Stravinsky par exemple, ou dans certaines musiques du folklore très rythmique de l’Est. Les gens épaulent les sections de coeur avec des chanteurs ou slaves ou russes ou allemands… mais en tous cas des gens qui connaissent ces folklores. Ici, tous ces rythmes ne sont pas assez développés. Il y a un grand souci. Même dirigés on sent que c’est poussif. Si on ne sait pas faire rebondir et tourner ces mesures, dirigés ou non c’est même encore pire.

QdP : En 77, Magma a participé à une série de concerts avec Léo Ferré, Gong, Lavilliers, qu’est ce que ça a représenté pour toi et pour Magma ?

CV : Pour moi, rien de particulier.

QdP: C’était quand même des styles assez différents.

CV : Le plus important pour moi était que Magma soit sur une scène et joue au mieux. Mais, que je joue avec ces gens ou d’autres cela ne changeait rien. Ce qui comptait pour moi c’était de faire passer cette musique auprès du public. Nous nous sommes simplement dis qu’il y aurait le public de Lavilliers, de Léo Ferré et de Gong. Je ne vous le cacherais pas, je ne suis pas un fan de Lavilliers, je suis pas un fan de… comment on a dit…

QdP : Gong et Léo Ferré.

CV : Je ne suis pas un fan de Gong, je trouve qu’il n’y a aucune similitude avec Magma. Je ne comprends pas pourquoi les gens associent Gong/Magma. Il est vrai que nous avons tourné dans les mêmes lieux… Aimer les deux semble possible mais je trouve cela fou.

QdP : C’était quatre styles complètement différents…

CV : On peut adorer Lavilliers, mais c’est tellement différent, à ce point là je trouve que c’est étrange. Je me dis c’est pas sensé. Je préfère le dire parce que souvent je ne l’ai pas dit. Mais en fait je ne comprends pas.

QdP : Pour revenir à la composition, Christian, vous composez, je crois, au piano et au chant uniquement. On vous a vu d’ailleurs cette année, dans un reportage sur ARTE, au piano et au chant chez vous, à domicile. Je trouve cela vraiment très très beau. A partir de quand vous vous dites ce thème là, ce morceau là, c’est plutôt du Magma ou plutôt quelque chose qui sera destiné à Magma ou c’est autre chose qui ira quand même plus à Offering, même si Offering en ce moment est un peu en sommeil. Ou c’est encore autre chose comme Les Cygnes et les Corbeaux que j’ai un peu de mal à situer. Ou est ce que c’est de la Zeuhl. Et Zeuhl et Magma ne coïncident pas toujours.

CV : Je le sais comme ça, tout de suite. Ça, ça fait partie de la musique du quotidien, ça reflète un état d’âme, la pluie, une belle couleur, une grisaille magnifique. En fait j’aime bien le gris, j’aime bien la pluie, elle m’inspire. Là, je sais que ça appartient au registre du quotidien. Il n’y a pas la vision de quelque chose, c’est vraiment une musique qui raconte une chose simple. Offering, on sent tout de suite les possibilités d’improvisation. Zeuhl c’est encore autre chose. Pour l’instant, il n’existe pas de musique Zeuhl enregistrée. Magma est inclus dans la Zeuhl. Magma est un détail dans la Zeuhl. Zeuhl est véritablement un courant vibratoire, spirituel, une sorte de chose que je commence à entrevoir. C’est évidemment le but suprême.

QdP : Est ce que parfois la musique de Magma ne confine pas à la Zeuhl , je pense notamment aux formations avec Jannik.

CV : Non Magma, c’est Magma. Zeuhl inclus Magma. C’est simple. C’est ça qui est beau, on est rien à côté de Zeuhl. On est très peu de chose. J’aime cette idée.

QdP : Vous parlez d’énergie, de vibration, de cosmos, d’après vous, un musicien qu’il soit batteur, saxophoniste ou autre comment met il l’énergie qu’il capte au service de l’espace musical ? Comment se met-il à disposition de la musique qui est en train de se jouer.

CV : C’est difficile. Il y a une chose qui peut échapper à tout le monde, c’est le fait de ne pas chercher à faire la musique. Il ne faut pas faire, sinon on s’épuise. C’est s’user véritablement, mettre des coups d’épée dans l’eau. Etre en musique, se sentir happer, c’est différent. C’est quelque chose qui se ressent. A partir de quel moment ? C’est peut être une des choses les plus difficile à faire passer. Etre en musique qu’est-ce que ça veut dire ? Cela se passe au niveau du touché, c’est l’approche de la musique. Au commencement de ma conception de la musique, je jouais un coup de batterie, pour moi c’était une impulsion nerveuse. Donc, j’aurais pu jouer (il tape d’un coup sec la table). Aujourd’hui, je joue (plusieurs coups plus souples), il y a des possibilités de retours dans cette impulsion. Il y a peut être un avant, donc une réaction plus rapide. Si j’avais décidé avant de faire « pac » (il tape un coup sec sur la table), je faisais « pac » et si ce n’était pas ce qu’il fallait jouer, c’était trop tard. En ayant une idée de réaction possible, au déplacement aléatoire du soliste par exemple, le rebond est plus naturel. Cela n’a pourtant pas été écrit ou conçu comme ça. Il faut le découvrir par soi même parce qu’il n’y a pas d’exemple, on l’entend nulle part. Je pense que les endroits d’où viennent ces musiques là ne s’expliquent pas. C’est un fonctionnement : un pianiste ne se déplace pas dans les aigus, parce qu’il a décidé de faire joli ou grave ou que cela fait un petit moment qu’il n’a pas joué dans les basses. Moi, lorsque j’entends un pianiste, je sais. C’est une danse interne qui est basée sur la colonne vertébrale. Je sens quand il y a un étirement, quand le pianiste a besoin de matière parce que son souffle nécessite de passer dans les médiums ou dans les aigus à un certain moment. Nous sentons très bien lorsque la personne respire ou non en musique. Vous n’entendrez jamais un musicien, même un pianiste qui pourrait abuser du fait qu’il n’ait pas besoin de souffle pour jouer, pour faire son phrasé. Son phrasé a été long, parce qu’il respire. Ça fonctionne de l’intérieur, vers l’extérieur. La colonne doit être visualisée comme un arc, elle doit être tendue vers l’avant et non pas dans le sens inverse. Les yeux fermés, je peux entendre comment est la colonne du musicien. Je l’entends au jeu.

QdP : Ce n’est pas ce qu’on apprend dans un conservatoire.

CV : Je me doute. C’est bien pour cela que j’en parle. Je ne me permettrais pas sinon.

QdP : c’est grave ?

CV : C’est très grave.

QdP : Ca continue ?

CV : Tant qu’il n’y aura pas un conservatoire Zeuhl. (rires). Il manque une école d’approche des musiques où tous les musiciens pourraient venir.
Déjà, on se demande en effet pourquoi les saxophonistes et les pianistes – enfin les pianistes c’est pas pareil c’est un son en percussion – mais saxophonistes, violonistes, flûtistes, ne viennent pas au cours de batterie, pour s’initier, pour pouvoir dialoguer. Très souvent, les musiciens ne comprennent strictement rien de ce que le batteur est en train de faire. Ils disent alors au batteur : « Tu peux faire un truc moins compliqué que je puisse m’exprimer ? ». Il n’y a donc pas d’échanges possibles. C’est triste.

QdP : Et par rapport aux jeunes qui reprennent vos oeuvres au Japon ou même en France, est ce que pour vous c’est de la musique de Magma ? Est ce que vous l’entendez en tant que compositeur ? Est ce que vous y retrouvez quelque chose du moment que vous vous ne jouez pas à ce moment là ? Comment vous le vivez ?

CV : J’ai de bonnes surprises. Notamment le Camerata de Baltimore qui a repris Mékanïk avec un orchestre symphonique. J’ai trouvé cela assez intéressant. Les parties étaient inversées, ce qui devait être chanté en bas, était interprété plus haut. Il avait chamboulé des choses et c’était passionnant. Il y avait aussi des voix qui chantaient terriblement bien. L’important est qu’une musique puisse survivre dans le temps. Lorsqu’on pense à Bach ou à d’autres, on se questionne sur ce qu’ils ont laissé pour que leur musique ait pu défier le temps. Cette question me tracasse. Une musique ne doit pas être attachée à une époque. Par exemple, il est ennuyeux de ne pas pouvoir imaginer Köhntarkösz sans Jannik Top. Il faut essayer de composer pour les temps. Cependant, pour ma part, je n’y peux rien, je compose ce que je peux composer. Je crois qu’il existe une flamme dans toutes les musiques et on perdra quelque chose de Magma si il n’y a plus cette flamme. J’aurais été curieux d’écouter jouer en direct des gens comme Bach car quelque chose a du se perdre. J’ai un enregistrement de Bartok au piano et c’est du jazz, c’est sale au possible. Je connaissais l’oeuvre interprétée et peaufinée par le pianiste. Il n’y a aucun rapport. C’est un peu délicat tout ça. Il faut comprendre que cette musique n’est pas concevable si, au niveau vibratoire, elle n’est pas un minimum interprétée à la triple, quadruple, ou quintriple croches. Ce qui ne veut rien dire non plus car cela va bien au delà. Les gens pourraient l’entendre telle qu’elle est formulée à l’extérieur, c’est à dire directement en double croches. C’est faux. Le nerf intérieur est plus loin. La vibration doit exister. Dans toutes les vraies musiques, elle existe. C’est ce qui me fait peur, c’est tout.

QdP : En tant que créateur, il faut accepter de se déposséder un peu de son oeuvre avec ce que tu dois entendre ou ne pas entendre.

CV : Je suis d’accord. Je ne possède rien. Voilà, on a répondu à tout.

Retranscription partielle : Stéphane (meurdhek tendiwa) Rochais
Photos : Issèhndolüß. Un grand merci à vous deux!!! Papyblues Jean Claude.

 

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