URIAH HEEP : « THE MAGICIAN’S BIRTHDAY ». 1972

Je ne vous ai jamais dit, pourquoi le groupe anglais Uriah Heep avait choisi ce nom, pensant peut être naïvement, que vous le saviez déjà. À tout hasard, je vais quand même le dire, c’est simplement en hommage à Charles Dickens. Uriah Heep est le nom d’un des personnages de son roman David Copperfield, De plus le titre du premier album du groupe, « Very ‘eavy… Very ‘umble » fait allusion à une phrase récurrente de ce personnage. Voilà, vous savez tout. 1972 est donc une année importante et prolifique pour le groupe. Importante, car le groupe a enfin trouvé une stabilité grâce aux nouveaux musiciens, et une vraie cohésion musicale. Prolifique, car au mois de mai il sort son quatrième album « Demons and Wizards », et quelques mois plus tard, en novembre, un cinquième disque est déjà disponible, il s’intitule « The Magician’s Birthday ». « Demons and Wizards » a ouvert les portes du monde entier, et le groupe s’y engouffre, il tourne dans tous les pays, et y reçoit un accueil digne des plus grands noms de la Rock Music. Ce nouvel album continue dans ses textes, une imagerie Fantasy, Sorcellerie, bien amorcé dans le disque précédent. C’est juste après la tournée de promotion du précédent album, qu’Uriah Heep entre en studio et enregistre de nouveaux morceaux. Une nouvelle fois, le groupe fait appel à Roger Dean pour le dessin de pochette, et c’est une jolie réussite. En septembre 1972, Ken Hensley dira de cet album : « Basé sur une histoire courte que j’ai écrite en juin et juillet de cette année,( le combat entre deux sorciers, l’un œuvrant du côté du Bien, l’autre du côté du Chaos) le disque nous amène à notre cinquième album. Une fois de plus, nous nous retrouvons à dire que c’est notre album le plus important. Mais ils ont tous été les plus importants et nous dirons probablement la même chose pour le prochain et ainsi de suite… Depuis le disque précédent,  nous avons énormément tourné, et enregistrer ce nouvel album, nous a permis de constater combien le groupe a progressé. Ça se reflète dans les nouvelles chansons, et dans la cohésion de l’album terminé ».

En ce qui concerne les musiciens, ce sont les mêmes que sur le disque précédent, Ken Hensley, Mick Box, Gary Thain, Lee Kerslake et David Byron. Ce cinquième album, se distingue quelque peu de son prédécesseur par une ambiance un peu plus sombre, Uriah Heep a regardé de l’autre côté du miroir, et a vu la face sombre et mélancolique de notre monde. Cela s’entend, l’album navigue plus dans l’ombre, une sorte de noirceur ensorcelée et venimeuse. Le groupe quant à lui est très certainement à son apogée, jamais il ne sera meilleur que sur ses deux derniers albums, il a atteint le climax, ce stade où un regard entre chaque musicien suffit. Une évidence, Ken Hensley reste la tête pensante principale, on s’en rend compte dès le premier morceau, écrit par lui, « Sunrise » un des plus beau morceau du groupe, une musique splendide, mélodieuse, exsudant la mélancolie d’un amour qui n’est plus, parfaitement chanté par David Byron, entouré de chœurs comme autant d’anges bienveillants. « Lever de soleil, un nouveau jour apparaît, Le matin d’un autre jour sans toi, Et alors que les heures défilent, Personne ici ne me voit pleurer, À part le lever de soleil… Le lever de soleil et toi, Les yeux fatigués dérivent sur le rivage, Recherchant l’amour et rien de plus, Mais alors que la mer s’agite Personne ici ne me voit pleurer, À part le lever de soleil… Le lever de soleil et toi, Lever de soleil, – bénis mes yeux, Attrape mon âme – comble-moi à nouveau, Lever de soleil, nouveau jour, entends ma chanson, J’en ai assez de me battre et de perdre mon temps, À partir de maintenant jusqu’on ne sait quand, Mon épée sera mon stylo, Et je t’aimerai, t’aimerai, Pour toute ma vie… » 

« Sunrise » fait partie de ces chansons qui après une seule écoute se grave au plus profond de votre esprit.

On est très loin du Hard Rock basique, Uriah Heep est tellement plus que ça, son univers est beaucoup plus riche, vaste et varié, j’aime à dire que c’est un groupe théâtral, aussi bien en textes, qu’en musique. L’orgue créé une toile sonore poisseuse, gluante, qui semble coller sur toute chose, alors que les chœurs de leur côté, illuminent le paysage et semblent lutter contre le pourrissement engendré par le clavier, l’éternelle lutte du Bien contre le Mal, si chère à la Fantasy. Premier retour du Hard avec le morceau suivant « Spider Woman ». Un titre groovy, tourbillonnant,

sur un rythme souple de shuffle, ou Mick Box nous gratifie d’un petit chorus de guitare slide. Un petit morceau sympa. « Blind Eye » composé par Hensley, est une chanson plus intéressante, elle mélange parfaitement les guitares électriques et acoustiques pour créer une ambiance particulière, à la limite de la folk song et du Rock. La voix de Byron est toujours aussi envoutante, et le rythme imposé par la batterie est assez original. « …Plus étrange que le lever du soleil, Plus sombre que la nuit, Plus fort qu’une tempête de pluie, C’est le plaisir de l’homme, Plus faible qu’un moment, 

Et chaud comme tout feu, Plus aveugle que l’œil aveugle, C’est le désir de l’homme… »  Toujours composé par Hensley, « Echoes In The Dark » est une chanson importante. Elle impose une noirceur planante et vaporeuse, tout juste troublée par la guitare, et des notes de piano répétitives. La mélancolie se répand partout et avale le monde. « J’ai entendus les échos dans l’obscurité, Voix sombres et lointaines du passé, J‘ai vu si loin dans la nuit, S’attarder dans la terre sans lumières, Bien au-delà des heures voilées de l’aube,

 À travers la brume de l’aube je suis né, Mais le jour était encore assombri par la nuit, Me laissant au pays sans lumière… » 

N’oublions pas une très belle basse qui déambule et se promène en liberté. Différents thèmes traversent le morceaux, et l’habillent de couleurs changeantes, et encore et toujours ces chœurs sibyllins, présents dans chaque morceaux du groupe. « Rain » est comme un rêve éveillé, une promenade mélancolique et belle, le morceau coule comme une douce rivière, sans heurt, ni vagues, piano et claviers accompagnent la voix.

« Il pleut dehors, Ce n’est pas inhabituel, Par contre ce que je ressens, Devient habituel, Je sais que tu peux dire, Que les nuages sont partis, Partis de tes jours, Pour venir sur les miens… » « Sweet Lorraine » marque un retour au Rock sur un tempo médium, avec en arrière plan une guitare wah-wah bien furieuse. La mélodie est accrocheuse, et caresse dans le sens du poil. Ici, plus une trace de mélancolie, ce serait presque le contraire, la lumière est radieuse et distille du bonheur.

Par contre, on peut noter un curieux chorus de clavier.  » Voulez-vous prendre cette potion magique avec moi, pour un voyage vers un terrain de jeu cosmique, bien loin d’ici, Elle comprend, elle est déjà passée par là, C’est à elle de trouver la porte, Douce Lorraine, laisse la fête continuer, Toi et moi allons nager dans la mer, Douce Lorraine, laisse la fête continuer, Toi et moi, sentons la brise… » 

« Tales », nouvelle composition de Ken Hensley, nous ramène vers un pendant plus Folk de la musique du groupe. Le titre est très aérien, léger, et ramène dans ses ondes la mélancolie qui nous avait abandonné pour le morceau précédent.

« Nous avons raconté nos histoires, alors que nous étions assis sous le ciel endormi du matin, avec toutes les couleurs du lever du soleil brillant dans nos yeux, l’un, puis l’autre, avec une histoire de la vie d’hier, ou d’un amant parti dans un moment de conflit… » De jolis effets parsèment la chanson. La mélodie est belle, et prouve une fois de plus, la qualité d’écriture d’Hensley. Dernier morceau de l’album, le titre éponyme, « The Magician’s Birthday » longue pièce épique de plus de minutes, aux ambiances changeantes et variées, représentant la lutte du Bien contre le Mal, la Vie contre le Chaos, les Ténèbres contre la Lumière. Avec malgré tout une petite touche d’humour, comme d’avoir ajouter le kazoo aux chant des chœurs sur ‘Happy Birthday’. « Dans le jardin magique, certains chantaient, d’autres dansaient, Alors que la lune de minuit scintillait dans le ciel, Les étoiles brillaient gaiement et le sphinx écoutait en silence. Le magicien raconta ses différentes vies, Que les cloches de la liberté sonnent, Chansons d’amour au roi de vendredi, Allons tous à l’anniversaire du magicien, C’est dans la forêt mais pas très loin, Beaucoup à faire et beaucoup à dire, Pendant que nous écoutions l’orchestre de chêne jouer, Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, 

Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire cher magicien, joyeux anniversaire à toi. Au milieu de la nuit, alors que nous regardions la lumière du feu danser, L’air devint plus froid et paru étouffer la flamme, Le feu est mort, la musique s’est éteinte, effrayée de la peur de la mort, que nous attendions, Pour l’instant, nous savions qu’un certain mal était à blâmer, Je vous défie, je vous défie tous, Pour tout ce que vous possédez et toutes vos connaissances, Et par tous les pouvoirs des ténèbres, Je vais reprendre ce qui est mien, Rendez-vous maintenant ou faites face à mon dépit,  je vous accorde qu’il peut être vendredi soir, mais saviez-vous que ce jour porte le numéro treize. 

D’abord, je vous donne le feu, Puis je le transforme en un ruisseau endormi,  Oui, mais maintenant je vais vous donner des cauchemars, De votre horreur, je vais créer un rêve, Vous ne pouvez pas me combattre, car j’ai l’épée de la Haine, Mais il y a une chose que vous ne pouvez pas voir, Ma réponse est tout simplement une forteresse d’amour impénétrable, l’amour,  l’amour, l’amour. La peur s’en est allée aussi vite qu’elle est venue, L’air devint clair, le feu brûlait à nouveau, Les flammes bondirent au-delà de la clairière, L’orgue a joué, les cygnes ont chanté pour saluer le jour, Et puis nous avons su que l’Amour trouvera l’Amour. »  Le morceau se divise en trois parties bien distinctes. Une première assez traditionnelle, rock, flirtant avec la Fantasy, ensorcelante, et de jolis vocaux. Elle fait place à un combat de titans, la guitare de Mick Box contre batterie de Lee Kerslake, les Ténèbres contre la Lumière, une joute redoutable, originale dans sa forme. La troisième partie s’enchaine à la seconde, on retrouve les vocaux de David Byron. Le combat est terminé, un seul vainqueur, l’Amour. On pourrait presque voir du Tolkien dans cette longue pièce au charme venimeux, et enivrant.

Il est vrai, que l’on peut se demander, et beaucoup l’on fait, pourquoi Uriah Heep, n’a jamais connu la célébrité de son cousin Deep Purple, quand on constate la qualité de ses albums, on a du mal à comprendre. David Byron n’a strictement rien à envier à Ian Gillan, bien au contraire, sa voix est bien plus expressive, plus belle, plus puissante, et les sentiments qu’il y fait passer, sonnent justes et vrais, elle peut être tour à tour douce, exubérante, théâtrale, ou violente. Même outrancier, son chant n’est jamais ridicule. L’apanage des vrais chanteurs. Gary Thain à mon humble avis est bien supérieur à Roger Glover, pour les claviers, Ken Hensley fait au moins jeu égal avec Jon Lord, entre Lee Kerslake et Ian Paice, mon cœur balance, comme on dit, ce sont deux bons cogneurs, qui peuvent faire preuve quand il le faut, de subtilités. Le seul qui ne tienne pas la comparaison, c’est Mick Box. Ritchie Blackmore est un bien meilleur guitariste. D’ailleurs Box se risque très peu souvent à des solos, il préfère la rythmique ou il est parfait, mais Blackmore est meilleur soliste, on ne peut le nier. Mais tout cela suffit il à expliquer cette différence de reconnaissance, je ne le pense pas. Il y a aussi un facteur chance, et contre ça, on ne peut rien. Mais tant pis, ce n’est pas très grave, Uriah Heep a laissé son empreinte dans le monde de la Musique, elle est profonde, la preuve, le groupe existe toujours, même s’il est vrai que de ce fantastique line-up, il ne reste que Mick Box, tous les autres se tapent des concerts au paradis des musiciens. « The Magician’s Birthday » sera un des albums du groupe préféré du public, qui aujourd’hui encore en concert, en réclame des morceaux. Quasiment tous les titres de ce disque sont devenus des classiques, il n’y a rien à enlever pour qu’il soit encore meilleur. L’année suivante, le groupe enregistrera à Birmingham un de ses concerts, en janvier 1973, il paraitra chez tous les disquaires quelques mois plus tard, sous une pochette noir et un lettrage blanc « Uriah Heep Live ». Mais ça, c’est déjà une autre histoire, que je vous raconterais peut être un de ces jours…

(Photo by Watal Asanuma/Shinko Music/Getty Images)

 

 

 

 

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